Un ouvrage de référence indispensable

By Andrée FEILLARD


Darul AQSHA, Dick van der MEIJ, Johan Hendrik MEULEMAN, Islam in Indonesia: A survey of Events and Developments from 1988 to March 1993, Jakarta, Seri INIS XXVI, 1995, 535 p.

Cette nouvelle publication de l’INIS (Indonesian-Netherlands Cooperation in Islamic Studies) est fort bienvenue: un recueil d’articles de presse sur l’Islam indonésien, traduits en anglais, formule pratique pour tout observateur. Divisé
en 18 chapitres, l’ouvrage présente une multitude de points de vue, de débats et d’événements, qui, additionnés, mettent en place un puzzle précieux de la vie politique, religieuse et culturelle, vue sous l’angle musulman.

Un premier chapitre sur les “aspirations” politiques et initiatives de la communauté islamique fait le point sur des sujets aussi divers que la loi sur l’éducation, le parti musulman (PPP), la prédication (dakwah), la guerre du golfe, les librairies dans les mosquées, le Forum Demokrasi. Les auteurs du livre ont choisi de présenter un petit résumé introductif devant chaque nouveau sujet. La présentation de l’ICMI est intéressante avec des citations bien choi sies. Le passsage sur la Bosnie reflète l’ampleur inattendue de la solidarité islamique face à un événement extérieur. Autres sujets traités dans cette par tie :Ie viol marital, le code criminel vu par l’islam, les incidents liés à l’islam à Aceh, Sumatra nord et Jakarta. Le mot-clé de ce chapitre si varié sera “initia tives”, mais il est conseillé d’utiliser abondamment l’index (petit détail pra tique : un légère erreur de décalage oblige à chercher 4 pages plus loin le numéro de page indiqué à l’index).

Un deuxième chapitre intitulé “Conflits et protestations” présente les débats actuels :Ie voile et le kerudung, la loterie, la censure requise contre la “propagande sioniste”, les émigrés chinois, la levée de fonds pour la construc
tiodne m osquées, la censure contre le libéralisme de la culture occidentale.

On trouvera dans le troisième chapitre sur “les décisions et activités gouvernementales” les nominations de directeurs généraux, des explications sur la loi sur les tribunaux islamiques, sur la politique en matière de biens de main
morte, sur la formation des juges, sur le sida, sur la nouvelle pratique de cérémonies collectives de mariages, ainsi que plusieurs biographies fort précieuses.

Dans le chapitre dédié au pèlerinage, des informations sont recueillies sur l’organisation, le coût, la progression du nombre de pèlerins, un chapitre qui reflète l’ampleur de la vague d’islamisation que connaît actuellement l’Indonésie.
“Diverses questions politiques et sociales”: sous cette en-tête, on retrouve les sujets du premier chapitre, comme les compétitions de lecture du Coran, les nouveautés comme le mariage par téléphone, la censure cinématographique, la
“conversion” de Subandrio en prison, l’éthique médicale, les divorces, ainsi que d’abondantes informations sur les usages et coutumes de la population musulmane indonésienne.

Le chapitre sur “les relations internationales” montre bien le rapproche mencotns tant entre l’Indonésie et les pays musulmans : nombreux accords bilatéraux signés pendant cette période. Il donne également une mesure du rôle
accru de l’Indonésie, plus souvent sollicitée en tant que présidente du Mouvement des Non-alignés, notamment par la Lybie ou par le front de libération Moro aux Philippines. Il montre également un renforcement des liens entre les pays musulmans de l’ASEAN.

Le septième chapitre intitulé “procès et verdicts” est un recueil précieux qui révèle la censure qui frappe les ouvrages d’intellectuels et les manuels scolaires, selon les interdits en vogue, visant le syncrétisme javanais, le judaïsme, la christianisation. On note également un bon nombre de décisions de censure ou d’emprisonnement pour blasphème depuis 1993 (notamment les jeux de mots sur des versets coraniques). Ce chapitre fait également état des libéra
tions de prisonniers politiques (Tanjung Priok) et des peines infligées aux nouveaux rebelles (Aceh et Lampung).

Huitième chapitre sur “la vie économique”: une grande partie de ce chapitre est consacrée à la nouvelle banque islamique indonésienne Muamalat (BMI) et aux accords économiques avec divers pays musulmans. On y relève un effort pour créer une économie islamique parallèle, qui profiterait aux petits et moyens entrepreneurs musulmans. Notons les accords avec la Islamic Development Bank et surtout la préférence qui semble vouloir être accordée à l’Indonésie par certains pays moyen-orientaux (qui se détourneraient ainsi de
l’Occident). Trop peu de chiffres sont disponibles ici pour que l’on puisse apprécier l’ampleur de ces nouveaux courants commerciaux.

“Le conseil des oulémas” (Majelis Ulama Indonesia) valait bien un cha pitre en soi, étant donné son rôle grandissant comme gardien de la moralité dans une société de plus en plus transformée par la “globalisasi” (hot lines erotiques, cassettes laser porno, films de nombreuses chaînes de télévision domestiques et internationales par antenne parabolique). Les travers ou excès de la modernisation sont assimilés à l’occidentalisation: violence, pornographiepr,os titution. Le gouvernement semble écouter les appels de la MUI, tandis que l’islam se présente comme le rempart le plus efficace contre une modernité dévoyée et envahissante.

Un chapitre est également consacré à la grande organisation réformiste de la Muhammadiyah, pour laquelle cette période aura été une période de transition après le départ de “Pak AR” en 1989. On remarque à la fois la continuité dans la
modération de l’organisation avec le nouveau président, Azhar Basyir, mais aussi, parmi les jeunes surtout, une ardeur anti-chrétienne, anti-occidentale, apologétiquep, ro-arabe de plus en plus forte. Notons les dissensions quant à l’attitude à adopter face au gouvernement et les discours particulièrement virulents d’Amien Rais contre les non-musulmans. Son discours assimile musulmans etpribumi, élar
gissant en quelque sorte le terme pribumi, suivant le modèle malaisien.

Un onzième chapitre sur le Nahdlatul Ulama, organisation de l’Islam traditionaliste, montre avant tout les innombrables conflits au sein du NU, notamment les attaques à rencontre de son président, A. Wahid, dues en majeure partie à son oncle, Yusuf Hasyim et à l’ICMI. A la lecture de ce chapitre, onne peut que s’étonner que Wahid ait réussi à se maintenir à la tête du NU: sans doute est-ce là une preuve que la presse, friande de citations fulgurantes, ne reflète pas toujours la réalité de la “masse silencieuse”.

On aurait apprécié un douzième chapitre plus long sur l’ICMI, qui mérite d’autant plus notre attention qu’il s’agit d’un phénomène nouveau qui a pris une ampleur inégalée. Ce chapitre fait le bilan des initiatives du mouvement depuis sa fondation en 1990 et reflète bien les débats qui ont ccompagné sacréation, ses intentions politiques, l’extrémisme de droite et le sectarisme qu’on l’accuse d’abriter.

Présentation ensuite d’ “organisations musulmanes” de tous genres, de nou velles institutions, de figures montantes: Ulumul Qur’an, Dawan Rahardjo, PPP (qui aurait mérité un chapitre séparé). On y trouve des informations fort intéres
santes sur les petites organisations. On relève la profusion d’organisations de toutes sortes et la création de fondations, la réalisation d’accords de coopérationso, u vent avec des hommes d’affaires en vogue (Setiawan Djodi). Certaines
constantes sont à noter: appel contre le vice, à plus d’activités économiques, et, pour les organisations proches du gouvernement, appel à l’unité nationale. Le nombre de conférences inaugurées par des officiels est impressionnant.

Le quatorzième chapitre intitulé “Séminaires, conférences et discussions académiques” est particulièrement intéressant car il est le reflet des sujets de prédilection de l’Islam indonésien aujourd’hui: unité musulmane, économie
musulmane, femmes, Occident, séparation du religieux et de l’État, et enfindivergences entre l’islam modéré et le “fondamentaliste”. Les divergences connues entre Nurcholish Madjid et Amien Rais paraissent ici essentielles.

L’éducation fait l’objet d’un chapitre révélateur des roblèmes posés par le système éducatif indonésien et la dichotomie qui le caractérise. On constate avec etonnement les dissensions et les démonstrations de rébellion au sein des universités islamiques publiques (IAIN) provoquées par les estructurations et les nominations de doyens.

Les sectes sont traitées à part, à notre avis de manière trop incomplète pour une lecture par un non-Indonésianiste. Le problème est si complexe que l’on aurait souhaité plus d’informations de fond. On y traite de la Achmadiyah Qadian, des événements de Lampung en 1989, des usroh. Si certains incidents paraissent bien violents, on constate cependant un effort croissant du gouvernemenvetr s une solution pacifique, en ramenant progressivement les «déviation
nistesd»an s le droit chemin. Le rôle des MUI régionales semble ici fondamental.

Le dernier chapitre sur “les relations inter-religieuses” est sans doute le plus inquiétant, et les incidents violents détonnent tristement par rapport au dis cours officiel et intellectuel de tolérance et d’unité nationale. Bien que le gou
vernement soit parvenu, semble-t-il, à maintenir l’équité entre les confessions reconnues (le budget officiel pour la construction de mosquées, églises, temples, reflète totalement le pourcentage des fidèles dans la population indo
nésienne), les nombreux incidents liés à la construction d’églises et à la prédication des sectes chrétiennes n’auront pu être évités. De plus, notons qu’il n’existe pas de consensus sur le mariage inter-religieux.

En fin d’ouvrage, on trouvera une série de biographies de personnages musulmans récemment décédés, dont celle assez longue de Mohammad Natsir. On ne peut que féliciter l’INIS pour ce précieux document, et souhaiter que
d’autres suivront, qui couvriront la période post-1993. Si c’était le cas, nous proposerions au moins une amélioration : élaborer un peu les résumés qui nous semblent parfois trop succincts pour permettre à un novice de bien saisir les
enjeux (exemple, les relations entre John Naro et le PPP). Notons quelques rares erreurs : Chaerul Anam est à la tête de Ansor et non pas du mouvement de jeunesse de la Muhammadiyah (page 9). On peut aussi regretter que les
journaux cités soient nommés à la suite les uns des autres, ce qui enlève la possibilité de retourner à la source de l’information.

L’ouvrage a la qualité de se lire facilement, les articles sont savamment sélectionnés et les explications sont concises. Pour quiconque travaille sur l’Islam indonésien, c’est un ouvrage de référence indispensable.

Archipel 52, Paris, 1996

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